Les Chaussons Rouges - Le test blu-ray
Publié le 2011-11-24 14:15:57 par Aimé
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Non, non, mes braves gens, ne fuyez pas, n'ayez pas peur, Les Chaussons Rouges n'est pas un film uniquement destiné à une pseudo élite intello qui se touche sur telle ou telle œuvre soi-disant "nécessaire", c'est juste un film magnifique qui mérite le détour et n'exigeant pas de son public de posséder un cerveau surdéveloppé pour être apprécié parce qu'en fin de compte, c'est tout simplement une très belle histoire merveilleusement contée.
Alors de quoi peut bien parler un film qui porte un titre pareil ? Et bien de danse, vous vous en doutez mais avant tout d'amour et de désespoir.
Encore un vieux film ? Avec de la danse classique en plus ? Rédhibitoire ? Non, mais vous dites ça parce que vous êtes contrariés. Attendez deux petites secondes avant de partir que je vous explique quand même. Déjà ce n'est pas une comédie musicale dans le sens "Broadway" du terme. Personne ne chante ici. Les Chaussons Rouges se déroule dans un milieu artistique, celui de la danse classique en particulier. Ce qui se passe sur scène fera écho à ce qui se trame dans les coulisses. C'est un drame tout ce qu’il y a de plus simple mais le propos est suffisamment universel pour pouvoir toucher un maximum de personnes sans que celles-ci soient obligées d'être des inconditionnels de danse classique. Comme pour The Wrestler ou Black Swan d'Aronofsky ou même Raging Bull de Scorsese, nul besoin d'aimer le catch ou la danse ni même la boxe pour vivre à fond l’impact émotionnel des ces œuvres parce qu'elles se concentrent avant tout sur une aventure humaine dont la résonance est, encore une fois, universelle et profonde.

Mais avant toute chose une petite présentation de Michael Powell et Emeric Pressburger s'impose car le grand public les connait très mal. Il faut dire que nous les avons quasiment oubliés sauf les cinéphiles acharnés et quelques cinéastes leur rendant hommage dès que l'occasion s'y prête. Pourtant Michael Powell est aujourd'hui considéré comme l'un des cinéastes majeurs du patrimoine national anglais. Les titres de films revenant souvent lorsque l'on parle de ce duo mythique sont, Le Colonel Blimp, Le Narcisse Noir, Les Chaussons Rouges et Le Voyeur que Powell mettra en scène tout seul et dont le contenu et les thèmes lui coûteront sa carrière. Il va tout de même réaliser pas moins de 50 longs-métrages avec et sans la participation d'Emeric Pressburger.
Le tandem Powell-Pressburger
Michael Powell est né le 30 September 1905 à Bekesbourne dans le Kent en Angleterre. Tout le destinait à devenir banquier mais il s'est rapidement rendu compte que ce n'était pas sa vocation et dès 1925, il fait son entrée dans l'industrie cinématographique aux studios de la Victorine à Nice, en travaillant pour le compte du réalisateur qui a failli réaliser la toute première version de Ben-Hur, Rex Ingram.
En 1928, il retourne en Angleterre pour travailler dans le même domaine en occupant pas de petits postes dont celui de photographe de plateau. Il a aussi servi des cafés, vidé des cendriers comme tout le monde mais il se retrouve sur un film muet d'Alfred Hitchcock, Champagne. Puis il enchaîne sur le premier "parlant" du grand Hitch, Chantage pour lequel il aurait imaginé et soufflé (d'après ses propres dires) la fameuse séquence finale se déroulant au British Museum. Apparemment les deux auraient entretenu une relation amicale pendant de longues années.
En 1931, il s'associe au producteur américain Jerry Jackson et met en scène ce que l'on appelle des "Quota Quickies", des petits longs métrages d'une heure et bon marché servant à contrecarrer la production américaine déjà grandissante (envahissante) à cette époque. Ces films étaient une figure imposée par le parlement anglais afin de sauver le cinéma britannique en déclin vers la fin des années 20 et pendant une partie des années 30. Powell réalisa plus d'une vingtaine de ces "quota quickies" entre 1931 et 1936. C'est en 1937 qu'il sort son premier projet personnel, The Edge of The World (A l'Angle du Monde) pour lequel il écrivit le scénario. Il publiera même un bouquin sur le tournage intitulé 200 000 Feet on Foula dans lequel il explique comment il a financé le projet et revient sur le tournage à proprement parler. Les 200 000 "pieds" sont une référence à la somme de pellicule utilisée pour le film soit plus de 60 000 mètres.

Emeric Pressburger est né le 05 décembre 1902 à Miskolc en Hongrie. Il fait des études de mathématiques et d'ingénierie aux universités de Prague et Stuttgart. Toutefois le décès de son père l'obligera à tout abandonner. Il se lance alors dans une carrière de journaliste mais devient rapidement intéressé par l'écriture de scénario et travaille pour le compte de la UFA (Universum Film AG) à Berlin. Mais la montée en puissance du nazisme le pousse à partir à paris puis à Londres. Il arrive sur le territoire anglais en 1935 puis en 1938 il transforme son prénom Imre József d'origine juive, en Emeric. A Londres, il rejoint une petite communauté de réalisateurs hongrois dont faisait partie Alexander Korda le propriétaire de London Films qui l'engage en tant que scénariste.
Après sa première expérience sur The Edge of the World, le grand Alexander Korda (La Vie privée d'Henry VIII - 1933, Lady Hamilton - 1941, Le Livre de la Jungle avec Sabu - 1942) fait appel à Powell pour un autre long, The Spy in Black (L'Espion Noir). En fait, il s'agit de "sauver" cette entreprise servant de véhicule pour deux Stars utilisées par le metteur en scène, Conrad Veidt (L'Homme qui rit - 1928) et Valerie Hobson (La Fiancée de Frankenstein - 1935). Emeric Pressburger réécrit un script jugé inepte par Korda et Powell assurera le poste de metteur en scène.
En travaillant ensemble sur The Spy in Black les deux artistes se rendent compte qu'ils ont des personnalités totalement différentes mais cultivent une certaine idée du cinéma de façon très similaire. En gros, ces deux là sont faits pour s'entendre professionnellement et leur filmographie l'atteste. Ils vont travailler sur Contraband (1940) et 49e Parallèle à des postes différents avant de signer leurs futures productions d'un "Ecrit, Produit et Réalisé par Michael Powell & Emeric Pressburger".
Ils créent pour l'occasion une boite de production en 1943 baptisée "The Archers" et seront responsables d'un bon nombre de films (19 au total). Cette association n'est pas anodine et a pour but d'avoir un contrôle artistique intégral sur leurs projets et fonctionner de manière indépendante.
En règle générale Pressburger s'occupe du scénario et de la production tandis que Powell se concentre sur la mise en scène. Tous les films du duo s'ouvrent sur l'image d'une cible dans laquelle vient se planter une flèche. Il s'agit ici bien plus qu'un simple logo mais un gage de qualité systématique présentant une création indépendante gérée par deux artistes essayant de ne faire aucune concession vis à vis de leurs œuvres. Le but de cette manœuvre étant de pousser le bouchon toujours plus loin et d'expérimenter de nouvelles choses tout en s'aventurant sur des terrains inconnus. Et cela fut le cas.
Pour l'anecdote, une version du scénario pour Les Chaussons Rouges avait déjà été écrite par Emeric Pressburger dans les années 30 pour Alexander Korda qui souhaitait tourner une histoire sur une ballerine dans le but de mettre en vedette sa future femme, l'actrice Merle Oberon (La Vie Privée d'Henry VIII). Le scénario fut par la suite racheté par Michael Powell et Emeric Pressburger pour la modique somme de 18 000 livres dans l’optique d’être distribué pour le compte de J. Arthur Rank et la Rank Organisation.

Deux histoires pour le prix d'une
Les Chaussons Rouges fonctionne sur deux histoires simultanément : celle des protagonistes mais également celle du conte de Hans Christian Andersen.
Boris Lermontov, impressario de renommée internationale en charge d'une très grande troupe de ballet classique, rencontre après le soir de la première de son ballet Coeur de Feu, Victoria Page, une délicieuse danseuse, future étoile en devenir. Cette dernière plus que motivée, use de ses connaissances (sa propre tante) afin de passer une audition peu orthodoxe devant le fameux impressario. C'est que Victoria brûle de travailler avec Lermontov, sorte de génie tortionnaire et sans concession qui n'a que peu d'égard pour ses congénères mais réputé pour être le meilleur dans sa partie.
Grâce au culot déployé par Victoria, Lermontov accepte de la prendre en tant qu'élève et la confie au chorégraphe de sa troupe, Grisha Ljubov. Assistant à sa performance pendant une représentation du Lac des Cygnes, Lermontov s'aperçoit de l'énorme potentiel de la danseuse et décide de l'emmener avec lui à Paris et Monte Carlo.
Au même instant, une catastrophe survient au sein de la troupe et pour Lermontov : la première danseuse de la compagnie, Irina Boronskaja va se marier et quitte de ce fait le monde de la danse. Le directeur se retrouve sans danseuse étoile. Prenant ce mariage pour une aberration et une trahison, il fait le choix de monter un nouveau ballet. Ce sera Les Chaussons Rouges adapté du conte de Hans Christian Andersen.
Auparavant, Lermontov a engagé un jeune compositeur du nom de Julian Craster venu se plaindre auprès de ce dernier pour plagiat sur la partition du ballet Coeur de feu. Le talent du jeune homme ne lui a pas échappé et il mettra en musique la nouvelle création tandis que Victoria en sera la star ultime.
La seule chose qu'il n'avait pas prévu c'est que Victoria et Julian vont tomber amoureux l'un de l'autre. Il ne vaut mieux pas que Lermontov l'apprenne, lui qui ne comprend pas que l'on puisse se laisser influencer par des choses aussi futiles que l'amour. Comme il le dit lui-même : "Seule la musique compte".
Dans le ballet inspiré du conte d'Andersen , Les Chaussons Rouges raconte l'histoire d'une jeune femme, une paysanne qui sera attirée vers une paire de chaussons rouges dans une vitrine. Le cordonnier, maléfique mais elle n'en sait rien, ayant fabriqué les chaussons, les offre à la jeune fille. Elle se met immédiatement à danser en compagnie de son petit ami. Ils partent tous les deux à une fête foraine pendant laquelle elle oublie qu'elle est accompagnée et danse jusqu'à l'épuisement avec à peu près avec tous les hommes qui lui tombent sous la main. L'issue de cette histoire sera fatale pour la danseuse à cause des chaussons maudits.

Danse et Casting
Il s'agit, dès le départ de cette aventure artistique, de faire des Chaussons Rouges une véritable évocation des Ballets Russes. Dans un souci de réalisme, le duo Powell/Pressburger va tourner des scènes entières au Palais Garnier à Paris ainsi que dans la Salle Ganier du Casino de Monte-Carlo. Mais avant de donner un tour de manivelle quelconque, il faut penser à une distribution cohérente et les "Archers" vont aller chercher directement des danseurs professionnels et ne passeront pas par la "case acteur" que l'on doublerait éventuellement.
Michael Powell et Emeric Pressburger ont dû carrément reconstituer un corps de ballet au grand complet soir près de 120 danseurs pour que tout soit crédible à l'écran. En 1951, on retrouvera d'ailleurs les mêmes danseurs dans Les Contes d'Hoffmann toujours mis en scène par nos deux "Archers".
Choisir la danseuse et par extension la Star principale du film ne va pas être un tâche aisée. A un moment donné ce fut le nom de Margot Fonteyn qui fut avancé pour le rôle de Victoria Page mais c'est au Sadler's Wells Ballet que les créateurs vont trouver leur vedette. En fait c'est l'acteur Stewart Granger qui va souffler le nom de Moira Shearer à Powell. Il se déplace pour aller voir sa performance dans Miracles dans les Gorbals, un ballet en un seul acte chorégraphié par Robert Helpmann (Ivan Boleslawsky dans le film). Immédiatement conquis, il ne la rencontrera pas immédiatement à cause de l'agenda surchargé de la danseuse.

Lorsque Powell réussit enfin à approcher sa future Star, cette dernière se montre très surprise du choix du réalisateur. D'un naturel direct, Moira Shearer lui demande quel sera son cachet pour le film et annonce qu'elle doit d'abord demander la permission à Mlle de Valois, la directrice du Sadler's Wells Ballet. Aucun contrat ne lie la danseuse au Sadler's Wells.
Michael Powell lui demande : "Croyez-vous qu'elle fera des difficultés ?".
- "Pardon, Mr Powell ?"
- "C'est à votre avantage aussi. L'absence de contrat, je veux dire. Elle peut difficilement vous empêcher de faire ce que vous voulez, si vous la prévenez assez longtemps à l'avance."
- "Le ballet est ma carrière, pas le cinéma M. Powell. Il faut que je parte maintenant. Au revoir."
- "Au revoir. Quand aurais-je de vos nouvelles ?"
- "Vous comprendrez, M. Powell, qu'il faudra que je trouve une occasion de parler à Mlle de Valois. Cela prendra peut-être un peu de temps."
- "Tenez-moi au courant."
- "Oh, et M. Powell, merci de m'avoir offert le rôle".(1)
Cet entretien montre clairement la position Moira Shearer vis-àvis du cinéma. En gros elle lui dit qu'il est bien gentil avec son "cinéma" mais qu'elle est dévouée corps et âme, à son art, le vrai. Powell va tout de même avoir l'audace de la recruter directement alors qu'il aurait été de bon ton et plus logique à ce moment précis de demander à la première danseuses étoile de la troupe, Margot Fonteyn, si elle souhaitait interpréter le rôle de Vicky Page à l'écran afin d'éviter un "scandale". Mais le réalisateur sait pertinemment que Fonteyn ne conviendrait pas au rôle.
Tout comme Moira Shearer, Victoria Page est une danseuse classique professionnelle et sait manifestement ce qu'elle veut dans la vie. Toutefois, ceci n'enlève aucunement la part de naïveté inhérente à son personnage car au fond elle n'est ni calculatrice, ni arriviste.
Lorsqu’elle rencontre Lermontov pour la première fois ce dernier lui demande "Pourquoi tenez vous à danser ?" et la future étoile lui répondra tout naturellement et sans réfléchir "Pourquoi tenez vous à vivre ?". Car c'est précisément ÇA la définition de l'artiste prêt à tout pour son Art : le sacrifice. Ce dialogue on le retrouve pratiquement à l'identique dans Black Swan de Darren Aronofsky lors d'un échange entre Thomas Leroy/Vincent Cassel et Nina/Natalie Portman. Le destin de Victoria est lié à son art et elle est condamnée d’avance tout comme l’héroïne du ballet qu’elle doit interpréter (pareil pour Nina et le cygne). Le seul espace où elle est totalement libre est celui de la scène du theâtre.
Les Chaussons Rouges est le premier film de la carrière de l'Ecossaise Moira Shearer. Elle tournera cinq autres longs-métrages et un téléfilm. Elle collaborera à nouveau avec Michael Powell et Emeric Pressburger sur Les Contes d’Hoffmann, puis avec Michael Powell mais sans Emeric Pressburger pour le controversé mais monumental Le Voyeur. Elle tournera également dans The Story of Three Loves sous la direction de Vincente Minelli (Un Américain à Paris).

Lermontov l'affirme lui-même : c'est SA religion, il n'y a QUE la musique qui importe, le reste n'est que détails sans importances. Selon Lermontov, impossible de se consacrer à son art si l'on est "perturbé" par les affres de l'amour. C'est pour cette raison, et le fait qu'il soit un égoïste doublé d'un goujat, qu'il est célibataire. Enfin, pas tout à fait puisque sa compagne est l'Art et ça le satisfait amplement. On s'apercevra que cela n'est pas tout à fait vrai. Cet odieux personnage est magistralement incarné par Anton Walbrook, acteur d'origine allemande mais installé en Grande Bretagne.
Moira Shearer a un souvenir de lui pendant le tournage des Chaussons Rouges comme étant un monsieur relativement solitaire, planqué derrière ses lunettes de soleil et mangeant tout seul.
Anton Walbrook éclate dans ce rôle où il déploie un cynisme et une tyrannie hors-norme. Sa froideur n'a d'égal que son génie pour monter des projets artistiques pharaoniques d'une qualité incontestable mais dont la vie privée ne semble que peu enviable. Pour lui, la Danse (avec un "D" majuscule) ou l'Art est un véritable sacerdoce. Le reste n'est que futilité. Difficile de ne pas voir le parallèle entre le perfectionniste impitoyable mais avant tout INDÉPENDANT représenté par Boris Lermontov et la ténacité des "Archers" ainsi que leur propension à vouloir avoir un contrôle absolu sur le processus créatif de leurs œuvres.
Il semblerait qu'Alexander Korda haïssait le fait qu'Anton Walbrook soit homosexuel autant qu'il détestait son comportement précieux mais c'est précisément pour ces raisons, et ses qualités d'acteur bien évidemment, que Michael Powell fit le choix de lui donner un rôle dans Colonel Blimp qui raconte l'amitié d'un officier britannique pour un officier allemand. D'après le réalisateur, il était le candidat idéal pour interpréter Lermontov dans Les Chaussons Rouges. On le retrouvera en 1950 dans La Ronde de Max Ophüls dans lequel il sera le narrateur.
Il est dit que le rôle de l'imprésario sans cœur Lermontov serait le reflet de Serge de Diaghilev, organisateur de spectacles, critique d’art, protecteur des artistes, et lui-même imprésario de grande renommée. La relation entre Lermontov et la danseuse étoile Irina Boronskaja (interprétée par la Française Ludmila Tcherina) renvoie à celle entre Diaghilev et le mythique danseur Russe d'origine Polonaise, Vaslav Nijinski.
Le but de Powell et Pressburger est manifestement de rendre hommage aux Ballets Russes. Ainsi on retrouve Moira Shearer (Victoria page) qui fut l'élève de Nicholas Legat (Russe lui aussi) mais aussi la française Ludmilla Tchérina (Irina Boronskaja) membre de la troupe de Vassili Grigorievitch Voskressenski a.k.a. Le Colonel de Basil, établie à Monte-Carlo, Robert Helpmann (Ivan Boleslawsky), un partenaire de la grande Anna Pavlova et Léonide Massine (Grischa Ljubov), principal chorégraphe des Ballets russes de Serge Diaghilev. Ca va être difficile de faire plus Russe que ça.

L'amoureux transi et musicien Julian Cratser est interprété par Marius Goring, acteur britannique de théâtre et de cinéma. Il a joué dans quatre films du tandem Powell/Pressburger, The Spy in Black, Une question de vie ou de mort, Les Chaussons Rouges et Intelligence Service. Il partagera également deux fois l'affiche avec Ava Gardner dans Pandora d'Albert Lewin et La Comtesse aux Pieds Nus de Joseph L. Mankiewicz.
C'est un peu le Christian du Moulin Rouge de Baz Luhrmann mais la différence dans la perception du personnage qui va sensiblement changer surtout vers la fin du métrage où l'on se rendra compte qu'il fait lui aussi preuve d'un certain égoïsme en ce qui concerne son Art, la musique et la relation qu'il entretien avec Victoria page. Il se dit que Marius Goring était jugé un peu trop vieux pour ce rôle mais Powell appréciait beaucoup le comédien. Le réalisateur souhaitait à l'origine quelqu'un qui aurait pu apporter au personnage une dimension plus sombre mais finalement Goring s'en tire avec plus que de simples honneurs.

Les Chaussons Rouges : le Ballet
Dès le départ Michael Powell et Emeric Pressburger sont bien conscients qu'ils vont devoir imposer un ballet d'une durée monumentale de près de 20 minutes en plein milieu du film (le ballet intervient à peu près au bout d'une heure de métrage). Ce sera le cœur du film, son centre. Dans l'histoire du cinéma, il y a un "avant/après" le morceau de bravoure cinématographique que représente le ballet en question.
Des effets spéciaux sont utilisés pour le film et notamment pendant ce passage. Oui messieurs, dames vous avez bien lu des effets visuels dans un film de 1948. En même temps il y a déjà eu d'autres films bien plus vieux ayant recours à des trucages mais cette fois-ci certains de ces effets s'avéreront révolutionnaires pour l'époque. Quelques uns ont été réalisés en direct sur le plateau grâce à l'ingéniosité et à la mise en scène inventive de Powell qui déclara à ce sujet : "Le cinéma doit être magique, doit provoquer le rêve. Il faut sans cesse expérimenter, avec le son, avec l'image, la vitesse... Vingt-quatre images par seconde, c'est monotone. Moi, je changeais sans cesse la vitesse dans la même scène. Dans Les Chaussons Rouges, je suis passé de quarante-huit à six image par seconde, ce qui m'a permis de réussir tous les trucages en direct". (2)
A ce titre regardez la scène littéralement "magique" où la danseuse chausse les fameux chaussons qui se lacent tout seuls autour de ses chevilles. Son utilisation du procédé Technicolor diffère quelque peu de celle d'autres réalisateurs. Beaucoup plus subtil dans son approche de la gestion des couleurs, Powell ira jusqu'à désaturer certaines de ces couleurs pour apporter un visuel quasi-monochromatique lors de quelques séquences/plans.
Robert Helpmann incarne le danseur Ivan Boleslawsky dans le film et se charge de la chorégraphie. Il s'octroie au passage le rôle du petit ami de la danseuse chaussant les chaussons maudits. Léonide Massine (Grischa Ljubov), chorégraphie sa partie et se met dans la peau du cordonnier maléfique.
Brian Easdale s'est occupé de la majeure partie du "score" sauf du ballet. C'est Sir Thomas Beecham qui a eu cet honneur et de diriger l'adaptation des Chaussons Rouges, l'Opéra d'Offenbach.
Des croquis somptueux furent dessiné spécialement pour cette séquence par Hein Heckroth. Alfred Junge commence à travailler dessus mais sa vision artistique de la chose ne colle pas avec celle du tandem. Junge se retire de la production et Powell profite de cette occasion pour mettre en avant Heckroth. Il précisera que c'est la première fois que l'on demande à un peintre de travailler sur le "design" d'une scène pour un long-métrage. Heckroth en dessinera également le générique. Il a eu la liberté totale de créer ce qu'il souhaitait et le résultat est un monde sortant des limites de la scène du théâtre. En opposition à une lourdeur visuelle trop clinquante, Heckroth épouse l'idée de Powell et Pressburger de faire quelque chose de sobre, chaud et dynamique. Il suggère une atmosphère inspirant la simplicité, le romantisme, le tout baignant dans des couleurs évoquant l'expressionnisme. L'artiste utilise divers matériaux tels que de la mousseline de soie, de la gaze, du cellophane et du papier mâché. Il n'a pas peur d'expérimenter et ça tombe bien les "Archers" non plus. Hein Heckroth obtient un Oscar pour son travail.

L'histoire du conte se fond dans la réalité et la danseuse maudite affublée des fameux chaussons magiques représente aussi, Victoria, le personnage interprété par Moira Shearer. Dans ce "Faust en ballerines", la frontière entre la réalité douloureuse de la vie de danseuse professionnelle de Victoria et celle du rêve à la beauté magique de la mise en scène de ce conte d'Hoffmann, n'est que très fine et souvent volontairement floue, ce qui renforce ce sentiment étrange de rêve éveillé ressenti pendant la projection des Chaussons Rouges.
Et pour le citer une nouvelle fois, cet espèce de délire schizophrène a été poussé dans ses retranchements dans un autre film très récent avec la danse classique en toile de fond, le sublime et inévitable Black Swan de Darren Aronofsky qui pioche généreusement sa structure et ses thèmes dans Les Chaussons Rouges. Pas question de schizophrénie dans le film de Powell et Pressburger mais un questionnement perpétuel, une réflexion sur l'Art également présent dans l'œuvre du réalisateur de Requiem For A Dream et assurément aussi radical dans les deux cas. Les deux films partagent une évocation puissante de la douleur provoquée par cette discipline si exigeante qu'est la Danse Classique. Pas seulement une douleur physique évidente mais aussi une douleur psychologique.
Mais Aronofsky n'est pas le seul à avoir rendu hommage au film de Powell et Pressburger, Baz Luhrmann l'a également fait à travers Moulin Rouge!. Le triangle amoureux Satine/Christian/Duc de Monroth est l'équivalent du trio Page/Craster/Lermontov. A ceci près que Lermontov n'est manifestement pas hétérosexuel donc on peut difficilement parler de "triangle amoureux". En effet, l'homosexualité de l'imprésario ne fait aucun doute et son personnage est d'ailleurs traité comme une véritable "Diva" (son apparence et par extension sa façon de s'habiller, ses lunettes de soleil). Pour Lermontov, Victoria Page est sa chose, sa création, sa Star. Il réagit violemment avec une attitude proche de la jalousie maladive lorsqu'il apprend l'existence d'une idylle entre elle et le jeune musicien Julian Craster car il veux avoir un contrôle total sur ses artistes. Ces deux longs-métrages ont également en filigrane le même discours sur l'Art et l'importance qu'il revêt dans la vie de ces artistes se donnant au maximum...jusqu'à la mort. On pourrait même oser citer The Prestige de Christopher Nolan pour ce côté "Art = autodestruction".
On peut remercier Powell et Pressburger d'avoir imposé un tel parti-pris artistique et imposer au public presque 20 minutes de film sans dialogue, entièrement musical et dansé car grâce a la ténacité des deux créateurs et de l'immense succès remporté par Les Chaussons Rouges, un certain Gene Kelly va pouvoir imposer à la MGM, après avoir montré plus de quinze fois le film aux exécutifs du studio, le ballet final qu'il a créé pour Un Américain à Paris réalisé par Vicente Minelli. Le film sort en 1951 et le ballet chorégraphié par Kelly dure pratiquement le même temps à l'écran. Il mettra en scène quelques années plus tard Invitation To The Dance (1956), encore une expérimentation cinématographique autour de la danse avec des noms prestigieux tels que Tamara Toumanova et Claude Bessy. Les Chaussons Rouges aura marqué définitivement de son empreinte l'approche de la comédie musicale à Hollywood.

FINIS
Drame flamboyant en trois actes, Les Chaussons Rouges sort sur les écrans anglais le 6 Septembre 1948 et c'est loin, mais alors très loin, d'être un succès inoubliable.
Tout d'abord il faut savoir qu'une fois terminé, le long-métrage fut présenté aux gens de la Rank Organisation et le résultat fut catastrophique. A la fin de la projection, les distributeurs se sont levés et sont sortis de la salle de projection tout à fait déçus et dépités par ce qu’ils venaient de voir. En effet, personne n'a aimé le film et de ce fait la Rank souhaite ne pas distribuer du tout Les Chaussons Rouges en Angleterre. Fort heureusement le long-métrage fini quand même par sortir mais ne bénéficie pas d'une visibilité exemplaire.
Puis l'aventure continue et le film part aux USA et s'installe dans une seule et unique salle, The Bijou, à New York. Les Chaussons Rouges restera à l'affiche pendant un record de 110 semaines et se fait finalement récupérer par Universal afin de le distribuer sur tout le territoire américain. Le reste c'est de l'histoire.
Le film fut récompensé en 1948 par un Lion d'Or au Festival de Venise, en 1949 il obtient un Golden Globe pour la musique et deux Oscars : un pour les meilleurs décors et l'autre encore pour la musique. Les "Archers" ne décrochent pas celui du meilleur film et meilleur scénario.
En 1993, Broadway récupère, comme il se doit, Les Chaussons Rouges pour en faire une comédie musicale. La première a lieu au George Gershwin Theatre le 16 décembre 1993 et termine sa carrière éclair après seulement 5 représentations. Pourtant la production avait engagé le mythique réalisateur de Chantons Sous la Pluie et Beau fixe sur New York, Stanley Donen. La critique ne fut pas mauvaise mais rien n'y fait, ni Stanley Donen, ni la bonne volonté des créateurs à vouloir reproduire très fidèlement le film de Powell/Pressburger sur une scène de théâtre. Le public boude cet hommage.
En 2009, Les Chaussons Rouges est présenté au Festival de Cannes (dans la section "Cannes Classiscs") totalement restauré dans un Technicolor resplendissant mais avant que le film ne retrouve sa bonne santé, il faut tout de même souligner, que comme beaucoup d'autres "vieux" longs-métrages, celui-ci revient de loin. Martin Scorsese, fan absolu du film et de Powell devant l'éternel, participe au financement de la restauration en compagnie de Thelma Schoonmaker, la femme de Michael Powell mais aussi la monteuse de ses films et monteuse aujourd'hui pour Martin Scorsese. Jolie boucle artistique. Le réalisateur de Taxi Driver, président d'honneur cette année là, présente avec beaucoup d'humilité le film en compagnie de Thelma Schoonmaker.
Véritable réflexion sur la création artistique et sur la vie, Les Chaussons Rouges est assurément un des plus beaux films de l'histoire du cinéma et réussi, à chaque vision, à m'éblouir et à me fasciner. Ah oui, et j'allais oublier de vous le répeter : allez-y, n'ayez pas peur ! jettez-vous vaillamment sur Les Chaussons Rouges et regardez le. Croyez moi sur parole, tout ce que l'on dit dessus est vrai. Pour une fois que l'on ne nous ment pas...et en plus c'est bon pour ce que vous avez.
(1).(2) Michael Powell - Une vie dans le cinéma et Million dollar movie - une vie dans le cinéma tome 2 (institut lumière/acte sud)
Après le blu-ray édité par ITV en Angleterre et l'édition Criterion aux U.S.A, la France, grâce à l'aimable et très sérieux éditeur Carlotta, à désormais sa propre édition des Chaussons Rouges et quelle édition !
Il n'y a que peu de différences entre ces trois très belles éditions. En tout cas pas assez pour qu'un oeil non exercé (au hasard, le mien) y voit une différence radicale. Personnellement et même si je ne suis pas technicien ou spécialiste pour deux ronds, il me semble (pour avoir regardé les trois éditions) que le blu-ray de chez Carlotta se rapproche plus du Criterion. Je dirai même que j'ai trouvé la copie un poil plus lumineuse.
Quoiqu'il en soit la restauration en 4k est absolument faramineuse. Nous sommes loin du dvd collector pourtant assez réussi et édité en 2006 par Warner France. Ici tout est parfait : les couleurs sont magnifiques et le technicolor vibrant sans jamais être criard, les noirs sont bien profonds. Les détails sont saisissants, les contours bien nets, bref, on n’a jamais vu Les Chaussons Rouges comme ça. La copie est immaculée et on ne sent pas trop de tripatouillage numérique rendant l'image trop lisse et froide. Le grain cinéma est respecté et de ce fait on a l'impression de regarder un film et pas une série télé tournée en vidéo.
En gros, il faut remercier chaleureusement Carlotta pour la prise de risque (combien de Chaussons Rouges vont-ils réussir à vendre ?) et d'avoir donné la possibilité aux cinéphiles et aux autres de (re)découvrir ce chef-d’œuvre dans des conditions plus qu'optimales.


Rien à dire de particulier sur cette partie si ce n'est que contrairement aux autres éditions, Carlotta propose un doublage du film en français. Les deux pistes sons sont en LPCM 1.0. Si la piste française ne s'en sort pas trop mal, on préférera l'originale non pas pour un soucis de qualité de doublage (la V.F. est plutôt réussie dans son genre) mais pour son côté plus clair et moins étouffé.
La différence se sent pas mal entre les deux pistes lors du fameux ballet Les Chaussons Rouges (plus d'immersion en V.O. qu'en V.F.). En tout cas, vous pourrez avoir le choix de la V.F. et de la V.O.. De toute façon le film date de 1948 et son grand âge (64 ans) ne permet pas d'avoir une bande son démentielle. Merci encore Carlotta.
La note élevée vaut pour l'énorme boulot abattu par les techniciens parce que vous vous doutez bien que cette bande son ne peut rivaliser avec la piste audio d'un blockbuster récent.


Carlotta poursuit allègrement son magnifique travail éditorial en offrant de très beaux suppléments dans cette galette.
La seule déception est de ne pas retrouver deux suppléments de taille présents sur l'édition Criterion : l'excellent commentaire audio avec les participations de l'historien Ian Christie ainsi que quelques commentaires émanant de Scorsese lui-même et de Marius Goring, Moira Shearer, Jack Cardiff, et Brian Easdale ainsi que "The Red Shoes Sketches", une comparaison entre les magnifiques peintures sous forme de storyboard de Hein Heckroth et de la séquence du ballet.
Je n'en parle pas souvent mais là je vais me sentir de dire quelques mots au sujet du très joli "packaging" de blu-ray présenté sous la forme d'un digipack protégé par un sur-étui en carton. Des trois éditions disponibles sur le marché, celle-ci est sans conteste la plus belle.
* La Restauration des "Chaussons Rouges" présentée par Martin Scorsese (4mins, HD - 16/9) - le réalisateur de Taxi Driver revient sur la difficulté de la restauration de ce chef d'oeuvre images à l'appui. Impressionnant. Pas mal d'exemples "avant/après" pour se rendre compte du travail abattu (à visionner avant le lancement du film par exemple). Encore un petit miracle de restauration.
* Il était une fois Les Chaussons Rouges (24mins, HD - 16/9) - Il est très bien ce petit documentaire produit en 2000 et avec les participations de l'historien Ian Christie, le chef-opérateur du film Jack Cardiff le cadreur Chris Challis et quelques autres encore. Le seul défaut de ce module passionnant est de ne durer que si peu de temps car sans le commentaire audio, il manque pas mal d'information pour celui qui est fan du film.
* Rencontre avec Thelma Schoonmaker Powell (7mins, HD - 16/9) - Thelma Schoonmaker Powell, veuve de Michael Powell et monteuse de Martin Scorsese, évoque la fascination qu’exerce encore le film sur les metteurs en scènes d'aujourd'hui.
* Ballet Flamboyant (32mins, HD - 16/9) - Bonus exclusif à cette édition. Je cite : "Un voyage dans les coulisses des ballets du film, en compagnie de Nicolas Le Riche (Danseur Étoile à l’Opéra national de Paris) et de Mathias Auclair (Conservateur en Chef à la Bibliothèque-musée de l’Opéra)".
* Bande-annonce
* Galerie Photos


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Commentaires
Je m'etais procure l'edition UK il y a quelques mois, ainsi que le Narcisse Noir que tu evoques.
Deux petits bijoux qui depassent largement le cadre (a priori etrique) de leur sujet. Si les chausson rouges n'est jamais le film rose bonbon que l'on pourrait imaginer, le narcisse noir vire carrement a l'horreur dans sa derniere bobine.
Ecoutez tous la bonne parole d'Aime et foncez sur les chaussons rouges!

merci pour ce test aimé
Il faut vraiment tenter le coup avec ces Chaussons Rouges !
Sinon, j'ai reçu la fameuse paire de Chaussons Rouges il y quelques jours. Quelle merveille ! Pour moi c'est un de ces films inépuisables qui possèdent plusieurs niveaux de lecture. Cela dépasse largement le cadre de la danse ou de la seule intrigue amoureuse.



















































































































































